mardi 28 octobre 2008

Vue de la fenêtre de ma chambre




Une aquarelle de Michel, Corbie, le 14 octobre 2008

Louis-Ferdinand Céline



C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

"Voyage au bout de la nuit"

mercredi 13 février 2008

Version originale et traduction

If-

Rudyard Kipling (1910)


If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you.
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting.
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:

If you can dream -and not make dreams your master
If you can think -and not make thoughts your aim
If you can meet Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools.
Or watch the things you gave your life to broken,
And stoop and build'em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings -nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute,
With sixty seconds' worth of distance run.
Yours is the Earth and everything that's in it,
And -which is more- you'll be a Man, my son!



Tu seras un homme, mon fils

Traduction de Jules Castier (1949)

Si tu peux rester calme alors que, sur ta route,
Un chacun perd la tête, et met le blâme en toi ;
Si tu gardes confiance alors que chacun doute,
Mais sans leur en vouloir de leur manque de foi ;
Si l'attente, pour toi, ne cause trop grand-peine :
Si, entendant mentir, toi-même tu ne mens,
Ou si, étant haï, tu ignores la haine,
Sans avoir l'air trop bon ni parler trop sagement ;

Si tu rêves, - sans faire des rêves ton pilastre ;
Si tu penses, - sans faire de penser toute leçon ;
Si tu sais rencontrer Triomphe ou bien Désastre,
Et traiter ces trompeurs de la même façon ;
Si tu peux supporter tes vérités bien nettes
Tordues par des coquins pour mieux duper les sots,
Ou voir tout ce qui fut ton but brisé en miettes,
Et te baisser, pour prendre et trier les morceaux ;

Si tu peux faire un tas de tous tes gains suprêmes
Et le risquer à pile ou face, - en un seul coup -
Et perdre - et repartir comme à tes débuts mêmes,
Sans murmurer un mot de ta perte au va-tout ;
Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret
À servir à tes fins malgré leur abandon,
Et que tu tiennes bon quand tout vient à l'arrêt,
Hormis la Volonté qui ordonne : « Tiens bon ! »

Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre,
Ou frayes avec les rois sans te croire un héros ;
Si l'ami ni l'ennemi ne peuvent te corrompre ;
Si tout homme, pour toi, compte, mais nul par trop ;
Si tu sais bien remplir chaque minute implacable
De soixante secondes de chemins accomplis,
À toi sera la Terre et son bien délectable,
Et, - bien mieux - tu sera un Homme, mon fils.

mardi 1 janvier 2008

Lautréamont


Les Chants de Maldoror - Chant II

Strophe 7

Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles rayons cette douce figure d’adolescent. Ses traits expriment l’énergie la plus virile, en même temps que la grâce d’une vierge céleste. Rien ne paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a le bras recourbé sur le front, l’autre main appuyée contre la poitrine, comme pour comprimer les battements d’un cœur fermé à toutes les confidences, et chargé du pesant fardeau d’un secret éternel. Fatigué de la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent pas, le désespoir a gagné son âme, et il s’en va seul, comme le mendiant de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d’existence ? Des âmes compatissantes veillent de près sur lui, sans qu’il se doute de cette surveillance, et ne l’abandonnent pas : il est si bon ! il est si résigné ! Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible, sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d’un danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une larme de reproche contre la Providence ; mais, il ne répond pas à cette question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la rougeur de la rose matinale. Si l’entretien se prolonge, il devient inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l’horizon, comme pour chercher à fuir la présence d’un ennemi invisible qui s’approche, fait de la main un adieu brusque, s’éloigne sur les ailes de sa pudeur en éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou. Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu’il ne pût remuer que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils lui dirent qu’il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec tant de sentiment, d’intelligence sur beaucoup de sciences humaines qu’il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui qui n’avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les destinées de l’humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu’au sang de l’action qu’ils avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s’éloignèrent, avec les marques d’une vénération qui ne s’accorde pas ordinairement aux hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut deviné par chacun, mais on paraît l’ignorer, pour ne pas augmenter ses souffrances ; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour lui faire oublier qu’un instant on voulut l’introduire par force, sans vérification préalable, dans un hospice d’aliénés. Lui, il emploie la moitié de son argent ; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes, il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie nouvelle aller étreindre un des promeneurs ; mais, ce n’est qu’une hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C’est pourquoi, il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes ; car, sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu’il n’est qu’un monstre, l’empêche d’accorder sa sympathie brûlante à qui que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les autres. Son orgueil lui répète cet axiome : "Que chacun reste dans sa nature." Son orgueil, ai-je dit, parce qu’il craint qu’en joignant sa vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments, et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste comme une tombe, par la présence nocturne de l’hermaphrodite infortuné. O voyageur égaré, par ton esprit d’aventure qui t’a fait quitter ton père et ta mère, dès l’âge le plus tendre ; par les souffrances que la soif t’a causées, dans le désert ; par ta patrie que tu cherches peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées étrangères ; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi, l’exil et l’intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur vagabonde ; par la dignité que donnent à l’homme les voyages sur les terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons polaires, ou sous l’influence d’un soleil torride, ne touche pas avec ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux, répandues sur le sol, et qui se mêlent à l’herbe verte. Écarte-toi de plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée ; c’est l’hermaphrodite lui-même qui l’a voulu. Il ne veut pas que des lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire que c’est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en traversant l’espace, sur ce front majestueux, qu’elle entoure avec sa clarté de diamant, comme d’une auréole. La nuit, écartant du doigt sa tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l’innocence des anges : le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse, envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé des mondes suspendus. Il rêve qu’il est heureux ; que sa nature corporelle a changé ; ou que, du moins, il s’est envolé sur un nuage pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que lui. Hélas ! que son illusion se prolonge jusqu’au réveil de l’aurore ! Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d’immenses guirlandes folles, et l’imprégnent de leurs parfums suaves, pendant qu’il chante un hymne d’amour, entre les bras d’un être humain d’une beauté magique. Mais, ce n’est qu’une vapeur crépusculaire que ses bras entrelacent ; et, quand il se réveillera, ses bras ne l’entrelaceront plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite ; ne te réveille pas encore, je t’en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire ? Dors... dors toujours. Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l’espoir chimérique du bonheur, je te le permets ; mais, n’ouvre pas tes yeux. Ah ! n’ouvre pas tes yeux ! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton réveil. Peut-être un jour, à l’aide d’un livre volumineux, dans des pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu’elle contient, et des enseignements qui s’en dégagent. Jusqu’ici, je ne l’ai pas pu ; car, chaque fois que je l’ai voulu, d’abondantes larmes tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné de n’avoir pas plus de nerfs qu’une femme, et de m’évanouir, comme une petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors... dors toujours ; mais, n’ouvre pas tes yeux. Ah ! n’ouvre pas tes yeux ! Adieu, hermaphrodite ! Chaque jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c’était pour moi, je ne le prierai point). Que la paix soit dans ton sein !

samedi 8 décembre 2007


Paulo Coelho



UN GUERRIER de la lumière n’oublie jamais la gratitude.
Au cours de la lutte, les anges l’ont aidé ;
les forces célestes ont mis chaque chose à sa juste place et ont permis au guerrier de donner le meilleur de lui-même.
Ses compagnons commentent : « Comme il a de la chance ! »
Et le guerrier obtient parfois beaucoup plus que ce que ses seules capacités lui autorisent.
Alors, quand le soleil se couche, il s’agenouille et remercie le Manteau Protecteur qui l’entoure.
Mais sa gratitude ne se limite pas au monde spirituel ;
il n’oublie jamais les amis, parce que leur sang s’est mêlé au sien sur le champ de bataille.
Un guerrier n’a nul besoin qu’on lui rappelle l’aide que lui ont prodiguée les autres ; il se souvient tout seul, et partage avec eux la récompense.

Manuel du guerrier de la lumière

samedi 20 octobre 2007

Philippe Soupault



Message de l'île déserte


Jours de pluie jours de sang
la pluie tombe et sème la boue goutte à goutte
j’attends que le vent se taise et que la mer se calme
car j'entends encore tous les bruits échos des échos
les grands murmures et toutes les cloches
et je me tais il est temps de me taire j'ai tort de me taire
l’océan autour de moi est rouge
la grande marée qui apporte l'écume
les odeurs de pourriture et de souffrance
les épaves des naufragés d'hier les os blancs les os gris
donnent aux lèvres le goût du sel qui brûle les yeux
et les plaies
pousse devant elle de grosses méduses impatientes opaques
et violettes comme des fleurs
qui tournent en grimaçant le sourire aux lèvres
je les reconnais je les nomme je les dénonce je les insulte
je suis seul sur cette île que j’ai découverte
un jour de tempête et de dégoût
j’ai froid la nuit s'approche aussi lente que la mort
tous les cris que je ne voulais plus entendre
tous les hurlements qui précèdent le soir et son silence
obligatoire
viennent m’annoncer que je n'ai plus de temps à perdre
je m’approche du rivage
un soir comme autre soir
et je crie devant l’océan tout rouge
où flottent encore toutes les têtes des condamnés
tous les yeux des suppliciés et les mains coupées
toutes les âmes de ceux qui ont disparu sans laisser de traces
Je suis seul cependant
je tourne la tête et les fantômes m'appellent
je suis seul dans ce domaine abandonné


et je reprends la route qui conduit au remords
Tous ceux qui m’attendaient sont partis
et je les ai quittés pour ne jamais les revoir
pour ne pas me savoir plus las encore qu’eux-mêmes
plus décidé à me taire à ne pas les éveiller
de leur sommeil des nuits sans rêves
J’ai vu le souvenir de leurs yeux et l’odeur de leurs mains
me prenait à la gorge sans pitié sans tendresse
alors que dans l’ombre nous guettaient
les faces pâles des spectateurs éternels
quand la foule des voyous aboyait
à l’heure où la destinée n’est qu’une aurore
et quand la confiance se dissipe dans le brouillard
quand la fumée née de partout s’empare du monde
où l’on ne respire plus qu’avec peine en haletant
les larmes aux yeux et les dents serrées
Je n’appelle pas même un nom très doux
même une syllabe qui est la tendresse et la vie
ne suffirait pas à vaincre l’ombre qui s’approche
à pas de loup comme celui qui veut tuer encore


La mort rôde sur la plage de cendre
blanche et gonflée de la fumée du souvenir
Elle fait des signes elle s’incline elle guette
elle se redresse et sans un mot propose
l’éternité et l’oubli le néant
elle vend elle marchande elle promet
Et je reconnais sa démarche ses manières sa solitude
Elle ouvre les bras elle accueille elle fuit


Je m’éloigne du tintamarre et de la foule que mène l’océan
Je remonte ce fleuve qui serpente dans le brouillard
Errant pèlerin mains vides et yeux hagards
je retrouve des marques de pas et refuse
de reconnaître les empreintes de celui que je fus
les arbres ont des allures de bandits
les hautes herbes tremblent autour de moi
Les odeurs douces et les craquements des branches
m’avertissent des présences d’insectes
des vers qui grouillent de tout le remue-ménage de ceux
qui vivent dans la boue
les vieux crapauds toujours égaux à eux-mêmes
de la marmaille des grenouilles qui répètent leurs deux mots
et des visqueux sans nom qui se nourrissent d’ordure
Je m’arrête assis au bord du sentier que j’ai tracé
celui d’un loup solitaire que pousse la faim
et je veux mesurer cette trace que je veux oublier comme
toujours
Je réclame le silence en vain la nuit est lente
il pleut grosses gouttes froides qui tombent
faisant un bruit d’hommes
pour la fête du marécage qui s’étale grandit et m’entoure
musique de l’eau croupie gargouillements moroses
dans l’herbe sale et la terre molle comme une maladie
vieille pourriture rajeunie où je n’ose plus poser le pied
fièvre qui monte en bourdonnant des flaques où crèvent
les bulles
et qui annonce le règne du délire ou de la servitude


Sourd aveugle muet je me bouche le nez
et marche et marche éclaboussant m’éclaboussant
pour atteindre ce morceau de terre sèche
loin du passage des fauves assoiffés d’eau sanglante
Je porte mon angoisse comme une enfant affamée
et je pose mes pieds sur cet flot que cerne le vertige
le vent a beau siffler pour rappeler les cris
les derniers soupirs les râles les agonies
les vagues montent à l’assaut des plages vides
et jettent à mes pieds tout ce que je voudrais oublier
tout ce que je ne peux oublier et qu’on oublie
J’étends le bras et le vacarme recommence
prophète des malheurs écho du passé
qui se tourne vers le ciel gris comme l’oubli et les perles
les oiseaux les derniers vagabonds passent
avant leur fuite et annoncent l’hiver et l’indifférence
Je crie encore et personne ne répond
J’espère des lueurs à l’horizon je m’agite
je suis décidé à courir à hurler à tendre la main
l’océan est encore rouge et la boue tombe encore
J’ai vu le feu de l’horizon dévorer des jours et des nuits
et entendu cette fête de la terreur et de l’angoisse
les musiques d’enterrement les mugissements
alors qu’il n’y a plus rien à entendre
J’ai espéré alors que la mort était la seule espérance
et qu’on voulait en finir une bonne fois
j’ai bravé l’assurance souri devant les visages
de ceux qui ne me reconnaissaient pas
Je ferme les yeux un instant pour ne pas voir le cuivre
et le sang
qui couvrent l’océan et brillent à la lumière du couchant
et je parcours les chemins de la mémoire


l’ailée des souvenirs est celle d’un cimetière
vaste comme ma vie sans murs sans frontières
Je m’arrête à chaque carrefour
où m’attend un ami qui ne sait plus mon nom
l’eau qui dort tout autour et qui rêve
l’entraîne vers le temps tremblant comme la folie
et m’éloigne de ce qui fut établi il y a des années
Immobile alors que le temps passe et que l’espace fuit
je ne puis fermer les yeux je ne puis boucher mes oreilles
me couper les mains le nez la langue je crie
toujours en vain de la fumée du vent un cri
bouche ouverte et muette gestes de branches mortes
Car là-bas groupés comme des nuages
ceux qui veulent ce que je fuis ceux qui demandent
et exigent le pardon leur part leur dû
hurlent comme quatre mille et un millions de sourds
les voraces qui tremblent encore de peur mais que dévore la faim
ceux qui veulent profiter du moment opportun
et lèvent les bras vers un ciel de cendres vers les astres fous
vers le soleil qui est né d’une mare de sang
murmurent et proposent et jurent et affirment
Sauterelles qui protestent dans le tumulte
foule à la foire qui couvre jusqu’au bruit du tonnerre
on ne distingue qu’à peine les éclairs couleur de lilas
les opales qui éclatent en déchirant le ciel
quand les draperies noires tombent sur les mourants
avant même qu’ils aient poussé leur dernier soupir
l’orage des quarante mille nuits et des quarante mille jours
pas même les désespoirs des inconsolés
ni le bruit de la haine qui siffle comme un lance-flammes
lorsque s’approchent les vautours couverts de vermines
fantômes des vivants héros des crépuscules


Feu et sang qui poursuivent les morts que déjà la boue dévore
Triomphent en même temps que le soleil
Et n’épargnent ni les cendres ni les promesses
Tout est consommé