samedi 8 décembre 2007
Paulo Coelho
UN GUERRIER de la lumière n’oublie jamais la gratitude.
Au cours de la lutte, les anges l’ont aidé ;
les forces célestes ont mis chaque chose à sa juste place et ont permis au guerrier de donner le meilleur de lui-même.
Ses compagnons commentent : « Comme il a de la chance ! »
Et le guerrier obtient parfois beaucoup plus que ce que ses seules capacités lui autorisent.
Alors, quand le soleil se couche, il s’agenouille et remercie le Manteau Protecteur qui l’entoure.
Mais sa gratitude ne se limite pas au monde spirituel ;
il n’oublie jamais les amis, parce que leur sang s’est mêlé au sien sur le champ de bataille.
Un guerrier n’a nul besoin qu’on lui rappelle l’aide que lui ont prodiguée les autres ; il se souvient tout seul, et partage avec eux la récompense.
Manuel du guerrier de la lumière
samedi 20 octobre 2007
Philippe Soupault
Message de l'île déserte
Jours de pluie jours de sang
la pluie tombe et sème la boue goutte à goutte
j’attends que le vent se taise et que la mer se calme
car j'entends encore tous les bruits échos des échos
les grands murmures et toutes les cloches
et je me tais il est temps de me taire j'ai tort de me taire
l’océan autour de moi est rouge
la grande marée qui apporte l'écume
les odeurs de pourriture et de souffrance
les épaves des naufragés d'hier les os blancs les os gris
donnent aux lèvres le goût du sel qui brûle les yeux
et les plaies
pousse devant elle de grosses méduses impatientes opaques
et violettes comme des fleurs
qui tournent en grimaçant le sourire aux lèvres
je les reconnais je les nomme je les dénonce je les insulte
je suis seul sur cette île que j’ai découverte
un jour de tempête et de dégoût
j’ai froid la nuit s'approche aussi lente que la mort
tous les cris que je ne voulais plus entendre
tous les hurlements qui précèdent le soir et son silence
obligatoire
viennent m’annoncer que je n'ai plus de temps à perdre
je m’approche du rivage
un soir comme autre soir
et je crie devant l’océan tout rouge
où flottent encore toutes les têtes des condamnés
tous les yeux des suppliciés et les mains coupées
toutes les âmes de ceux qui ont disparu sans laisser de traces
Je suis seul cependant
je tourne la tête et les fantômes m'appellent
je suis seul dans ce domaine abandonné
et je reprends la route qui conduit au remords
Tous ceux qui m’attendaient sont partis
et je les ai quittés pour ne jamais les revoir
pour ne pas me savoir plus las encore qu’eux-mêmes
plus décidé à me taire à ne pas les éveiller
de leur sommeil des nuits sans rêves
J’ai vu le souvenir de leurs yeux et l’odeur de leurs mains
me prenait à la gorge sans pitié sans tendresse
alors que dans l’ombre nous guettaient
les faces pâles des spectateurs éternels
quand la foule des voyous aboyait
à l’heure où la destinée n’est qu’une aurore
et quand la confiance se dissipe dans le brouillard
quand la fumée née de partout s’empare du monde
où l’on ne respire plus qu’avec peine en haletant
les larmes aux yeux et les dents serrées
Je n’appelle pas même un nom très doux
même une syllabe qui est la tendresse et la vie
ne suffirait pas à vaincre l’ombre qui s’approche
à pas de loup comme celui qui veut tuer encore
La mort rôde sur la plage de cendre
blanche et gonflée de la fumée du souvenir
Elle fait des signes elle s’incline elle guette
elle se redresse et sans un mot propose
l’éternité et l’oubli le néant
elle vend elle marchande elle promet
Et je reconnais sa démarche ses manières sa solitude
Elle ouvre les bras elle accueille elle fuit
Je m’éloigne du tintamarre et de la foule que mène l’océan
Je remonte ce fleuve qui serpente dans le brouillard
Errant pèlerin mains vides et yeux hagards
je retrouve des marques de pas et refuse
de reconnaître les empreintes de celui que je fus
les arbres ont des allures de bandits
les hautes herbes tremblent autour de moi
Les odeurs douces et les craquements des branches
m’avertissent des présences d’insectes
des vers qui grouillent de tout le remue-ménage de ceux
qui vivent dans la boue
les vieux crapauds toujours égaux à eux-mêmes
de la marmaille des grenouilles qui répètent leurs deux mots
et des visqueux sans nom qui se nourrissent d’ordure
Je m’arrête assis au bord du sentier que j’ai tracé
celui d’un loup solitaire que pousse la faim
et je veux mesurer cette trace que je veux oublier comme
toujours
Je réclame le silence en vain la nuit est lente
il pleut grosses gouttes froides qui tombent
faisant un bruit d’hommes
pour la fête du marécage qui s’étale grandit et m’entoure
musique de l’eau croupie gargouillements moroses
dans l’herbe sale et la terre molle comme une maladie
vieille pourriture rajeunie où je n’ose plus poser le pied
fièvre qui monte en bourdonnant des flaques où crèvent
les bulles
et qui annonce le règne du délire ou de la servitude
Sourd aveugle muet je me bouche le nez
et marche et marche éclaboussant m’éclaboussant
pour atteindre ce morceau de terre sèche
loin du passage des fauves assoiffés d’eau sanglante
Je porte mon angoisse comme une enfant affamée
et je pose mes pieds sur cet flot que cerne le vertige
le vent a beau siffler pour rappeler les cris
les derniers soupirs les râles les agonies
les vagues montent à l’assaut des plages vides
et jettent à mes pieds tout ce que je voudrais oublier
tout ce que je ne peux oublier et qu’on oublie
J’étends le bras et le vacarme recommence
prophète des malheurs écho du passé
qui se tourne vers le ciel gris comme l’oubli et les perles
les oiseaux les derniers vagabonds passent
avant leur fuite et annoncent l’hiver et l’indifférence
Je crie encore et personne ne répond
J’espère des lueurs à l’horizon je m’agite
je suis décidé à courir à hurler à tendre la main
l’océan est encore rouge et la boue tombe encore
J’ai vu le feu de l’horizon dévorer des jours et des nuits
et entendu cette fête de la terreur et de l’angoisse
les musiques d’enterrement les mugissements
alors qu’il n’y a plus rien à entendre
J’ai espéré alors que la mort était la seule espérance
et qu’on voulait en finir une bonne fois
j’ai bravé l’assurance souri devant les visages
de ceux qui ne me reconnaissaient pas
Je ferme les yeux un instant pour ne pas voir le cuivre
et le sang
qui couvrent l’océan et brillent à la lumière du couchant
et je parcours les chemins de la mémoire
l’ailée des souvenirs est celle d’un cimetière
vaste comme ma vie sans murs sans frontières
Je m’arrête à chaque carrefour
où m’attend un ami qui ne sait plus mon nom
l’eau qui dort tout autour et qui rêve
l’entraîne vers le temps tremblant comme la folie
et m’éloigne de ce qui fut établi il y a des années
Immobile alors que le temps passe et que l’espace fuit
je ne puis fermer les yeux je ne puis boucher mes oreilles
me couper les mains le nez la langue je crie
toujours en vain de la fumée du vent un cri
bouche ouverte et muette gestes de branches mortes
Car là-bas groupés comme des nuages
ceux qui veulent ce que je fuis ceux qui demandent
et exigent le pardon leur part leur dû
hurlent comme quatre mille et un millions de sourds
les voraces qui tremblent encore de peur mais que dévore la faim
ceux qui veulent profiter du moment opportun
et lèvent les bras vers un ciel de cendres vers les astres fous
vers le soleil qui est né d’une mare de sang
murmurent et proposent et jurent et affirment
Sauterelles qui protestent dans le tumulte
foule à la foire qui couvre jusqu’au bruit du tonnerre
on ne distingue qu’à peine les éclairs couleur de lilas
les opales qui éclatent en déchirant le ciel
quand les draperies noires tombent sur les mourants
avant même qu’ils aient poussé leur dernier soupir
l’orage des quarante mille nuits et des quarante mille jours
pas même les désespoirs des inconsolés
ni le bruit de la haine qui siffle comme un lance-flammes
lorsque s’approchent les vautours couverts de vermines
fantômes des vivants héros des crépuscules
Feu et sang qui poursuivent les morts que déjà la boue dévore
Triomphent en même temps que le soleil
Et n’épargnent ni les cendres ni les promesses
Tout est consommé
vendredi 22 juin 2007
Marguerite Yourcenar
[...] J’ai rêvé parfois d’élaborer un système de connaissance humaine basé sur l’érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d’autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d’appui d’un autre monde. La volupté serait dans cette philosophie une forme plus complète, mais aussi plus spécialisée, de cette approche de l’Autre, une technique de plus mise au service de la connaissance de ce qui n’est pas nous. Dans les rencontres les moins sensuelles, c’est encore dans le contact que l’émotion s’achève ou prend naissance : la main un peu répugnante de cette vieille qui me présente un placet, le front moite de mon père à l’agonie, la plaie lavée d’un blessé. Même les rapports les plus intellectuels ou les plus neutres ont lieu à travers ce système de signaux du corps : le regard soudain éclairci du tribun auquel on explique une manœuvre au matin d’une bataille, le salut impersonnel d’un subalterne que notre passage figé en une attitude d’obéissance, le coup d’œil amical de l’esclave que je remercie parce qu’il m’apporte un plateau, ou, devant le camée grec qu’on lui offre, la moue appréciatrice d’un vieil ami. Avec la plupart des êtres, les plus légers, les plus superficiels de ces contacts suffisent à notre envie, ou même l’excèdent déjà. Qu’ils insistent , se multiplient autour d’une créature unique jusqu’à la cerner tout entière ; que chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les traits d’un visage ; qu’un seul être , au lieu de nous inspirer tout au plus de l’irritation , du plaisir , ou de l’ennui , nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre , nous devienne enfin plus indispensable que nous même , et l’étonnant prodige a lieu , où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair . […]
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien.
mercredi 30 mai 2007
jeudi 24 mai 2007
Pierre Reverdy
Tard dans la vie
Je suis dur
samedi 12 mai 2007
Paul Eluard
Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité, qu’un battement de coeur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber.
Aimant l’amour. En vérité, la lumière m’éblouit.
J’en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits.
Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d’une vierge.
A l’école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d’un problème, l’innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou.
Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l’un à l’autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point.
Ou bien, quand elle est malade, c’est sa main que je garde dans les miennes, jusqu’à en mourir, jusqu’à m’éveiller.
Je cours d’autant plus vite à ses rendez-vous que j’ai peur de n’avoir pas le temps d’arriver avant que d’autres pensées me dérobent à moi-même.
Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J’ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour.
Et c’est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation.
Mais ce n’est jamais la même femme.
Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître.
Aimant l’amour.
jeudi 10 mai 2007
Marcelline Desbordes-Valmore
Si tu n'as pas perdu cette voix grave et tendre
Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours.
Souffle vers ma maison cette flamme sonore
Elle manque à ma peine ; elle aiderait mes jours.
mardi 24 avril 2007
Jean Cocteau
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle indigence !
Tu serais partout en exil
Dans la lente enveloppe humaine
Tu penserais aux lacs , aux pays , aux îles
Où tu pourrais vivre à la fois
Au lieu d’aimer ta ville
Et ton royaume étroit
Tu te dirais : il y des cœurs et des visages
Si je les rencontrais
Toute ma peine , tout mon effort,
Se coucherait devant eux
Comme le lion aux pieds de Daniel.
Que de ciel , que de paysages
Perdus avant la vaste mort !
J’écris ceci, je pense cela,
Mais je pourrais aussi faire autre chose.
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle solitude !
Savoir l’indifférence des gens,
Savoir ce qu’ils veulent atteindre,
Et leur course aux faibles ambitions,
Et ce qu’ils peuvent fournir de plus,
Et leur supérieure incompréhension
Et qu’ils sont tous, et toi aussi,
Le fruit d’une erreur de la nature
Des premières nébuleuses du monde ;
Qu’ils sont, parmi les doux végétaux
Et la tendre race animale,
Un monstre qui ne fait que le mal
Et qui croit être sûr
De découvrir les causes profondes,
Et meurt trop tôt.
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle paresse !
Puisque tu es dans un rouage,
Malgré l’erreur,
Il faut profiter de ton âge,
Et des espérances du cœur
Il ne faut pas te dire : « A quoi bon ? »
Car si la plus modeste étoile
Se disait : A quoi bon ? au ciel,
Et s’arrêtait de graviter,
Il n’y aurait plus rien de ce qui a été.
Il y aurait le grand chaos universel
Ne soit pas trop intelligent.
Garde ta place
Et ton devoir,
Et tes enthousiasmes,
Crois à ton rôle.
Supporte, comme Atlas,
La terre entre tes deux épaules.
Et si tu crées,
Ne deviens pas un spectateur,
Porte n’importe où
Ton dépôt secret et sacré,
Avec la foi du missionnaire
Qu’on torture
Chez les papous.
Surtout, surtout, sois indulgent.
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons,
Ni l’enveloppe intérieur de l’âme,
Ni ce qu’il y a eu dans les maisons
Sous les toits
Entre les gens.
O mon enfant,
Il y a le plaisir et l’étude.
Et les plaines fertiles,
Et le rire et la santé.
Ne cours jamais autour de toi.
Puisque l’homme peut se complaindre
Entre un néant et un néant
Et ne croit et se résigne,
A quoi cela sert il
De respirer l’inquiétude
Et les influences célestes,
Et de se demander si on est digne ?
Profite donc de tout le reste !
Jean Cocteau
samedi 31 mars 2007
Il y a des choses que je ne dis à Personne
Il y a des choses que je ne dis à Personne
Alors
Elles ne font de mal à personne Mais
Le malheur c’est
Que moi
Le malheur le malheur c’est
Que moi ces choses je les sais
Il y a des choses qui me rongent La nuit
Par exemple des choses comme
Des songes
Et le malheur c’est que ce ne sont pas du tout
Des songes
Il y a des choses qui me sont tout à fait
Mais tout à fait insupportables même si
Je n’en dis rien même si je n’en
Dis rien comprenez comprenez moi bien
Alors ça vous parfois ça vous étouffe
Regardez regardez moi bien
Regardez ma bouche
Qui s’ouvre et ferme et ne dit rien
Penser seulement d’autre chose
Songer à voix haute et de moi
Mots sortent de quoi je m’étonne
Qui ne font de mal à personne
Au lieu de quoi j’ai peur de moi
De cette chose en moi qui parle
Je sais bien qu’il ne le faut pas
Mais que voulez-vous que j’y fasse
Ma bouche s’ouvre et l’âme est là
Qui palpite oiseau sur ma lèvre
O tout ce que je ne dis pas
Ce que je ne dis à personne
Le malheur c’est que cela sonne
Et cogne obstinément en moi
Le malheur c’est que c’est en moi
Même si n’en sait rien personne
Non laissez moi non laissez moi
Parfois je me le dis parfois
Il vaut mieux parler que se taire
Et puis je sens se dessécher
Ces mots de moi dans ma salive
C’est là le malheur pas le mien
Le malheur qui nous est commun
Epouvantes des autres hommes
Et qui donc t’eut donné la main
Etant donné ce que nous sommes
Pour peu pour peu que tu l’aies dit
Cela qui ne peut prendre forme
Cela qui t’habite et prend forme
Tout au moins qui est sur le point
Qu’écrase ton poing
Et les gens Que voulez-vous dire
Tu te sens comme tu te sens
Bête en face des gens Qu’étais-je
Qu’étais-je à dire Ah oui peut-être
Qu’il fait beau qu’il va pleuvoir qu’il faut qu’on
Aille
Où donc Même cela c’est trop
Et je les garde dans les dents
Ces mots de peur qu’ils signifient
Ne me regardez pas dedans
Qu’il fait beau cela vous suffit
Je peux bien dire qu’il fait beau
Même s’il pleut sur mon visage
Croire au soleil quand tombe l’eau
S’il pleut tant pis tant pis l’orage
Les mots dans moi meurent si fort
Que si fortement me meurtrissent
Les mots que je ne forme pas
Est-ce leur mort en moi qui mord
Le malheur c’est de savoir de quoi
Je ne parle pas à la fois
Et de quoi cependant je parle
C’est en nous qu’il nous faut nous taire .
Louis Aragon.
