Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle indigence !
Tu serais partout en exil
Dans la lente enveloppe humaine
Tu penserais aux lacs , aux pays , aux îles
Où tu pourrais vivre à la fois
Au lieu d’aimer ta ville
Et ton royaume étroit
Tu te dirais : il y des cœurs et des visages
Si je les rencontrais
Toute ma peine , tout mon effort,
Se coucherait devant eux
Comme le lion aux pieds de Daniel.
Que de ciel , que de paysages
Perdus avant la vaste mort !
J’écris ceci, je pense cela,
Mais je pourrais aussi faire autre chose.
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle solitude !
Savoir l’indifférence des gens,
Savoir ce qu’ils veulent atteindre,
Et leur course aux faibles ambitions,
Et ce qu’ils peuvent fournir de plus,
Et leur supérieure incompréhension
Et qu’ils sont tous, et toi aussi,
Le fruit d’une erreur de la nature
Des premières nébuleuses du monde ;
Qu’ils sont, parmi les doux végétaux
Et la tendre race animale,
Un monstre qui ne fait que le mal
Et qui croit être sûr
De découvrir les causes profondes,
Et meurt trop tôt.
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle paresse !
Puisque tu es dans un rouage,
Malgré l’erreur,
Il faut profiter de ton âge,
Et des espérances du cœur
Il ne faut pas te dire : « A quoi bon ? »
Car si la plus modeste étoile
Se disait : A quoi bon ? au ciel,
Et s’arrêtait de graviter,
Il n’y aurait plus rien de ce qui a été.
Il y aurait le grand chaos universel
Ne soit pas trop intelligent.
Garde ta place
Et ton devoir,
Et tes enthousiasmes,
Crois à ton rôle.
Supporte, comme Atlas,
La terre entre tes deux épaules.
Et si tu crées,
Ne deviens pas un spectateur,
Porte n’importe où
Ton dépôt secret et sacré,
Avec la foi du missionnaire
Qu’on torture
Chez les papous.
Surtout, surtout, sois indulgent.
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons,
Ni l’enveloppe intérieur de l’âme,
Ni ce qu’il y a eu dans les maisons
Sous les toits
Entre les gens.
O mon enfant,
Il y a le plaisir et l’étude.
Et les plaines fertiles,
Et le rire et la santé.
Ne cours jamais autour de toi.
Puisque l’homme peut se complaindre
Entre un néant et un néant
Et ne croit et se résigne,
A quoi cela sert il
De respirer l’inquiétude
Et les influences célestes,
Et de se demander si on est digne ?
Profite donc de tout le reste !
Jean Cocteau
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